LES « INCENDIÉS » EXIGENT UNE SUBSIDIARITÉ DE PROXIMITÉ. Un texte de Florence Ginisty et Pierre Larrouy

 

LES « INCENDIÉS » EXIGENT UNE SUBSIDIARITÉ DE PROXIMITÉ

Quand l’attachement au territoire devient une puissance politique

LE TERRAIN
capte
LE MAIRE
relie
L’ÉTAT
garantit

Florence Ginisty, avocate
Pierre Larrouy, essayiste

L’IDÉE FORCE

« La subsidiarité de proximité, c’est l’État qui cesse de découvrir trop tard ce que les territoires savent déjà. »

Les incendies ne détruisent pas seulement des forêts, des maisons, des exploitations ou des paysages. Ils brûlent aussi une représentation ancienne de l’action publique : celle d’un État central qui saurait, déciderait et organiserait, tandis que les territoires attendraient ses instructions, exécuteraient ses plans et recevraient ses secours.

Lorsque le feu avance, cette représentation se consume avec le reste.

CE QUE LE FEU FAIT APPARAÎTRE

Sur le terrain, ceux qui savent ne sont pas toujours ceux qui décident. Ceux qui connaissent les chemins, les vents, les points d’eau, les parcelles, les animaux, les personnes isolées, les engins disponibles et les passages possibles ne se trouvent pas nécessairement dans les centres où sont élaborées les procédures.

Ils sont pompiers volontaires, agriculteurs, forestiers, maires, agents communaux, artisans, voisins. Ils possèdent une connaissance qui ne se réduit pas à une donnée technique. Elle est faite d’expérience, de mémoire, d’habitude, d’attachement et de présence.

Le feu révèle alors une vérité politique essentielle : la proximité n’est pas seulement une échelle administrative ; elle est une forme de connaissance.

Ceux que l’on pourrait appeler les « incendiés » ne sont donc pas seulement les victimes directes du sinistre. Ce sont tous ceux qui découvrent, dans l’épreuve, que leur territoire est regardé de trop loin, administré trop tard ou compris de manière trop abstraite.

Ils ne demandent pas nécessairement moins d’État. Ils demandent un État autrement situé.

LA REVANCHE DES SOLIDARITÉS LOCALES

Dans l’urgence, la solidarité ne se décrète pas. Elle surgit parce que des personnes se connaissent, reconnaissent les lieux, partagent des habitudes, des récits, parfois une culture régionale, et se sentent responsables d’un même espace.

On déplace des animaux. On ouvre une grange. On apporte de l’eau. On accueille une famille. On prête un tracteur. On indique un chemin que les cartes connaissent mal. On appelle celui qui saura joindre celui qu’il faut.

Cette organisation paraît spontanée. Elle repose pourtant sur une infrastructure invisible : une confiance accumulée, des liens anciens, une mémoire collective, une connaissance des rôles et une reconnaissance mutuelle.

Les solidarités locales ne sont donc pas le supplément affectif de l’intervention publique. Elles en sont souvent la première condition d’efficacité.

Ce que l’on traite parfois comme un reste du passé — l’attachement à la commune, au village, à une histoire régionale, à un paysage, à une manière de vivre — réapparaît comme une capacité d’avenir. Les cultures territoriales ne sont pas seulement des héritages. Elles sont des infrastructures de résistance.

« Les cultures territoriales ne sont pas seulement des héritages. Elles sont des infrastructures de résistance. »

CE QUE LES CITOYENS REFUSENT VRAIMENT

On interprète souvent la défiance contemporaine comme un défaut de compréhension. Les citoyens résisteraient aux politiques publiques parce qu’elles leur auraient été mal expliquées. Il faudrait donc davantage de pédagogie, de communication, de transparence et de concertation.

Cette interprétation demeure insuffisante. Les citoyens ne refusent pas seulement les décisions parce qu’ils ne les comprennent pas. Ils les refusent parce qu’ils ont le sentiment que ces décisions ne les comprennent pas, eux.

La pédagogie classique dit : « Si nous expliquons mieux, ils finiront par accepter. » La résistance répond : « Vous pouvez expliquer longtemps une décision prise depuis un lieu qui ignore notre vie. »

Les Gilets jaunes avaient déjà révélé cette fracture. Avec les incendies, la même structure réapparaît : vous ne connaissez pas nos chemins, nos vents, nos points d’eau, nos forêts, ni ceux qui peuvent agir immédiatement.

La contestation ne porte donc pas seulement sur la mesure adoptée. Elle porte sur la scène depuis laquelle cette mesure a été pensée. Le problème politique n’est plus seulement la distance entre le décideur et l’exécutant. Il est la distance entre le décideur et le réel.

DE LA PÉDAGOGIE À LA RECONNAISSANCE

Une société ne se transforme pas durablement parce qu’on lui explique qu’elle devrait penser autrement. Trop d’explication peut même renforcer la défense : celui qui parle se considère comme détenteur du savoir, tandis que celui qui écoute est renvoyé à son ignorance supposée.

Le déplacement commence lorsque l’expérience vécue n’est plus traitée comme un obstacle à la rationalité, mais comme une partie de la connaissance nécessaire à la décision.

Il ne s’agit plus de dire : « Voici le plan rationnel que nous allons vous faire comprendre. » Il faut pouvoir dire : « Voici ce que vous savez déjà. Voici ce que vous tenez encore. Voici comment la République va construire avec vous à partir de cette expérience. »

Les Français ne demandent pas seulement qu’on leur explique mieux les décisions. Ils demandent que leurs vies, leurs territoires et leurs savoir-faire entrent dans la décision elle-même.

Tant que l’État explique depuis le haut, il demeure vertical, même lorsqu’il consulte. Lorsqu’il reconnaît une capacité située et lui confie une part réelle de décision, il change de nature.

« Les citoyens ne refusent pas seulement les décisions parce qu’ils ne les comprennent pas. Ils les refusent parce qu’ils ont le sentiment que ces décisions ne les comprennent pas, eux. »

LA SUBSIDIARITÉ DE PROXIMITÉ

Le mot de décentralisation ne suffit plus. Trop souvent, la décentralisation consiste à transférer des charges, des procédures ou des responsabilités sans transférer pleinement les capacités de décision. Le centre conserve la définition du problème ; le local reçoit la tâche de l’exécuter.

La subsidiarité de proximité propose un renversement plus profond : la décision doit être élaborée au niveau le plus proche capable de connaître réellement la situation et d’agir efficacement ; l’échelon supérieur intervient pour garantir, coordonner, financer et protéger ce que l’échelon de proximité ne peut accomplir seul.

Le local ne doit plus être considéré comme le dernier étage de l’exécution, mais comme le premier capteur du réel.

Le terrain capte. Le maire relie. L’État garantit. La Nation organise.

Il ne s’agit ni de remplacer l’État par la débrouille, ni de déléguer la protection à des communautés abandonnées à elles-mêmes. Il s’agit de construire un État qui sache intervenir sans effacer ceux qui savent.

« Le terrain capte. Le maire relie. L’État garantit. La Nation organise. »

L’IDENTITÉ COMME CAPACITÉ DE PROTECTION

Le mot identité est devenu politiquement dangereux lorsqu’il se réduit à une frontière entre ceux qui appartiendraient pleinement à une communauté et ceux qui lui seraient étrangers.

Mais l’identité territoriale peut désigner autre chose : la relation active entre une population et un lieu dont elle se sent responsable.

Être attaché à un territoire, ce n’est pas seulement y être né ou en revendiquer la propriété symbolique. C’est connaître ses fragilités, entretenir ses paysages, transmettre ses gestes, protéger ses ressources et accepter de répondre de ce qui lui arrive.

Cette identité-là n’exclut pas nécessairement. Elle oblige. Elle produit moins une frontière qu’une responsabilité.

Une société protège mieux ce à quoi elle est attachée. Les cultures régionales peuvent devenir des réserves de résistance républicaine, à condition de ne pas être réduites au patrimoine, au folklore ou à la communication touristique.

« Une société protège mieux ce à quoi elle est attachée. »

LE RISQUE D’UN LOCAL ABANDONNÉ

La subsidiarité ne doit jamais devenir un prétexte au retrait de l’État. Il existe une manière libérale de célébrer la proximité : demander aux habitants, aux associations, aux communes et aux bénévoles de compenser l’insuffisance des services publics.

Cette logique transformerait la solidarité locale en variable d’ajustement budgétaire. Elle serait particulièrement injuste, car tous les territoires ne disposent pas des mêmes ressources, du même tissu associatif, de la même richesse fiscale ni de la même capacité d’ingénierie.

Une autonomie sans solidarité nationale aggraverait les inégalités.

La subsidiarité de proximité ne signifie pas : « Débrouillez-vous localement. » Elle signifie : « Décidez au plus près de ce que vous connaissez ; la République vous garantit les moyens, les droits et la solidarité nécessaires. »

Le niveau supérieur ne disparaît pas. Il change de rôle : il cesse de tout prescrire pour mieux garantir ; il cesse de prétendre tout connaître pour mieux relier ; il cesse de confondre égalité et uniformité.

UNE DOCTRINE POUR LES CRISES QUI VIENNENT

Les incendies appartiennent à un ensemble plus large de crises territorialisées : sécheresses, inondations, canicules, recul du trait de côte, crises agricoles, désertification médicale, ruptures énergétiques, risques industriels ou fragilités assurantielles.

Ces crises prennent une forme différente selon les lieux. Une réponse exclusivement nationale et standardisée arrive souvent trop tard ou s’applique mal. Une réponse exclusivement locale manque de moyens, de continuité et de solidarité.

La subsidiarité de proximité permet de sortir de cette opposition. Elle pourrait devenir la doctrine institutionnelle d’une véritable filière du risque.

Les bassins de vie identifieraient leurs vulnérabilités et leurs ressources ; les communes organiseraient les coopérations de proximité ; les départements relieraient sécurité civile, routes, collèges, action sociale et prévention ; les régions coordonneraient la planification ; l’État garantirait les financements, les normes essentielles et les grands moyens techniques.

L’intelligence artificielle et les données ne viendraient pas se substituer à la connaissance humaine du terrain. Elles l’augmenteraient. La technologie devient véritablement puissante lorsqu’elle rencontre la mémoire des lieux.

UNE AUTRE CONCEPTION DE L’AUTORITÉ

Nous avons trop souvent opposé l’autorité à la proximité : l’autorité serait verticale, la proximité horizontale ; l’autorité déciderait, la proximité écouterait.

Une autorité qui ne reconnaît pas le réel finit par perdre sa légitimité. Une proximité qui ne peut ni arbitrer ni garantir finit par perdre son efficacité.

La véritable autorité n’est pas celle qui sait tout depuis le centre. C’est celle qui sait où se trouve la connaissance utile, qui lui donne une place, qui organise les responsabilités et qui garantit que personne ne sera abandonné.

Dans cette conception, l’État ne devient pas plus faible parce qu’il accepte de ne pas tout décider. Il devient plus fort parce qu’il cesse de découvrir trop tard ce que les territoires savaient déjà.

« L’État devient plus fort lorsqu’il cesse de découvrir trop tard ce que les territoires savaient déjà. »

FAIRE DE L’ATTACHEMENT UNE PUISSANCE NATIONALE

Les « incendiés » ne formulent pas nécessairement leur demande dans le langage institutionnel de la subsidiarité. Ils disent plus simplement : écoutez ceux qui vivent ici ; faites confiance à ceux qui connaissent ; ne décidez pas sans nous ; ne venez pas seulement après la catastrophe.

Ce n’est pas un refus de la République. C’est une demande de République plus réelle.

Une République capable de reconnaître que l’universel ne se construit pas en effaçant les lieux, mais en les reliant. Une République capable de comprendre que la solidarité nationale n’est pas le contraire des solidarités locales, mais leur prolongement et leur garantie.

La France ne tient pas seulement depuis son centre. Elle tient parce que, partout, des femmes et des hommes tiennent encore à un lieu.

La subsidiarité de proximité ne consiste pas à abandonner les territoires à eux-mêmes. Elle consiste à décider au plus près de ceux qui savent, et à garantir au plus haut ce qui protège.

 

Florence Ginisty, avocate
Pierre Larrouy, essayiste
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