La Voix Socialiste

Fraternité, le mot qu’on a perdu (un texte de François HOLLANDE)

Fraternité, le mot qu’on a perdu

Pour une politique de la fraternité républicaine

Par François HOLLANDE

Les Français veulent être moins gouvernés et davantage protégés. Ces deux positions semblent contradictoires. Elles décrivent pourtant le même rapport à une République qui a appris à gérer là où elle aurait dû rassurer, à classer là où elle aurait dû accompagner. Alexis Spire a récemment montré la tension croissante entre la défiance envers un État administratif et lointain et l’attente envers un État juste et efficace. Ce que cette tension décrit sans le nommer, c’est l’absence d’un mot. Un mot gravé dans notre devise depuis deux siècles, et qui n’a presque jamais été assumé comme tel dans les institutions qu’il a pourtant inspirées.

Ce mot, c’est fraternité.

Avant d’être une valeur républicaine, la fraternité vivait dans les confréries de métiers, ces sociétés où les compagnons coopéraient ensemble pour que celui qui tombait malade ne tombe pas seul, pour que la famille de celui qui mourait ne soit pas abandonnée. La générosité, voire la charité, ont été des réponses fondées sur un élan individuel et une foi commune. La solidarité a progressivement pris le pas à mesure que les institutions publiques ont dominé les organisations privées, notamment religieuses. Et que la République leur a donné une dimension laïque et universelle.

Il était légitime que des obligations s’imposent dès lors que tous les citoyens étaient exposés aux mêmes risques. Léon Bourgeois, à la fin du XIXe siècle, avait voulu faire de cette intuition une philosophie d’État : tout individu est débiteur de la société qui l’a assuré et la protection que nous nous devons a le statut d’une dette.

La Sécurité sociale de 1945 est l’étape ultime de la solidarité. Elle organise l’interdépendance. Les bien-portants payent pour les malades. Les actifs cotisent pour les retraités. Les célibataires pour les familles. Fondé sur l’échange intergénérationnel et la prévoyance collective, cet État social est devenu, à force de se démultiplier et de s’élargir, une machine redistributive, un système financier et un ensemble opaque. Il a additionné les droits, a étendu les couvertures, diversifié les financements. Finalement a été perdu en route l’esprit de ce qui justifiait une telle masse financière. Le lien entre la contribution et la prestation s’est distendu. La généralisation de la protection sociale a conduit progressivement à passer d’une solidarité autour du travail à une couverture offerte par la société pour tout résident. C’est un progrès, mais il rencontre sa propre limite. Celle de ne pas être redevable à l’égard de quiconque.

La fraternité va plus loin parce qu’elle induit une exigence de dignité et suppose des liens interpersonnels. La solidarité dit ce qui est dû. La fraternité dit pourquoi on se le doit. Entre « le droit à une prestation » et le besoin de reconnaissance et d’accompagnement, il y a un gouffre que l’administration ne sait pas franchir, ce qui explique que des millions de personnes éligibles à des allocations ne les demandent pas, non par ignorance, mais parce qu’elles imaginent ce que cette démarche va leur coûter en temps et en procédures. Le guichet au mieux accueille et verse. Il ne dit pas quel est le sens, la portée et le fondement de cet acte de solidarité.

La fraternité n’a pas disparu pour autant. Elle s’est privatisée. Elle est devenue affaire de tempérament, de choix personnel, de communauté et d’affinité. Elle trouve sa place dans les associations, les collectes, les élans bénévoles et philanthropiques qui suivent les catastrophes et s’éteignent avec elles. Elle survit comme émotion là où elle devrait exister comme action durable. Elle traduit l’engagement d’un moment. Elle ne modifie pas profondément les relations humaines.

Ce glissement se lit dans les mots que nous ajoutons. Liberté, Égalité, Sécurité, comme si la confiance entre inconnus était épuisée. Liberté, Égalité, Diversité, comme si la coexistence des différences remplaçait l’obligation de faire nation. Liberté, Égalité, Sororité, comme si l’universel républicain avait un genre. Les terrains de partage, d’échange collectifs se rétractent. Les industries culturelles individualisent les pratiques jusqu’à en faire des consommations. Les places des grands concerts sont gagnées à la loterie. Le seul espace où quelque chose ressemblant à de la fraternité se produit encore spontanément, c’est le sport, quand il n’est pas détourné par des groupes violents.

Durant mon mandat, une part de mes décisions pouvait être regardée comme un appel à plus de fraternité. Le plan pluriannuel contre la pauvreté de 2013 reposait sur l’idée d’aller vers les plus démunis : la prime d’activité de 2016 qui est née de la fusion de deux dispositifs remettait la dignité du travail au cœur de la légitimité d’une aide. L’accueil des réfugiés en 2015 relevait d’un acte de fraternité, mais à peine revendiqué, tant la pression politique l’a immédiatement transformé en débat sur les capacités d’accueil. Dans les trois cas, la logique était celle de la fraternité. Le langage fut celui de l’égalité.

C’est lors des attentats que j’ai pu mesurer combien les Français étaient attachés à leur République, précisément quand celle-ci était attaquée, et qu’à la compassion à l’égard des victimes s’ajoutait la volonté de nous préserver face au fanatisme. Le 11 janvier 2015, près de 4 millions de personnes ont défilé dans un rassemblement fraternel avec des citoyens qui jusque-là ne se connaissaient pas, mais marchaient d’un même pas dans la même direction. Ils étaient unis par quelque chose de plus ardent que la politique, de plus élevé que la solidarité. Pourtant, dans les semaines qui ont suivi, les mouvements spontanés ont laissé la place aux réponses institutionnelles.

L’amitié est d’un autre registre. Il y a celle entre des êtres libres qui nouent des relations au nom de sentiments mêlés ou d’activités partagées. L’ami(e) est celui ou celle qui vous tient, vous soutient et parfois vous retient. C’est la personne qui n’est pas un frère ou une sœur mais un semblable qui a décidé de se lier à vous en dehors de tout lien de sang ou d’amour. Nous choisissons nos amis, pas les citoyens de notre nation. Avec les premiers, nous partageons notre temps. Avec les seconds, nous partageons notre sol. Dès lors, la fraternité, c’est l’amitié des anonymes qui, à défaut du même idéal, vivent dans un ensemble au nom de valeurs et dans le respect mutuel. L’autre n’est pas notre ami. Il est notre frère de condition.

Entre pays, l’amitié a aussi sa place : des nations peuvent se rapprocher autour de mêmes principes et afficher une vision de l’humanité que ni l’une ni l’autre ne pourrait porter seule. Elles nouent une alliance qui leur assure une protection réciproque. L’Union européenne va plus loin encore car elle est un destin commun. Cette aventure s’oppose au nationalisme qui considère toujours l’autre comme une menace et l’étranger comme un envahisseur.

En 2022, des familles polonaises, allemandes, françaises ont ouvert leurs portes aux réfugiés ukrainiens. Il ne s’agissait plus d’accords internationaux ou de règles internes, c’était leur choix. Un récit commun justifiait un tel l’acte.

Les crises que nous traversons posent la même question, celle du lien sous différentes formes. Le dérèglement climatique ignore les frontières : le pollueur et la victime ne se confondent pas, le coût est le plus souvent supporté par des populations qui n’en ont pas décidé. C’est tout le contraire de la fraternité, c’est le règne de l’égoïsme aveugle. J’ai présidé, en décembre 2015, le moment où 195 États ont accepté pour la première fois de partager leur responsabilité climatique dans un texte commun. C’était davantage qu’un acte de solidarité entre des peuples, c’était une promesse d’avenir. C’était un acte par lequel chaque nation acceptait d’être à l’égal de l’autre dans l’engagement, et où les habitants de la planète étaient communément respectés et associés à sa préservation. C’était une fraternité de situation. La planète nous unit. L’humanité nous rassemble.

Ainsi, la fraternité dépasse le cadre national ; elle s’élargit à mesure des périls, des menaces ou des enjeux communs. Elle se renouvelle à chaque génération. Elle s’enrichit des progrès de la science. La fraternité, c’est considérer que mon sort dépend d’un rapport invisible qui m’unit à une foule d’inconnus dont les comportements vont déterminer le sens de ma propre vie.

La solution n’est pas de rendre la fraternité obligatoire comme une affiliation à un régime de prévoyance. Ce qui est obligatoire sans désir produit exactement le guichet qu’Alexis Spire documente. La question est de rendre la fraternité désirable, en nommant ce qu’elle est et en montrant qu’elle va au-delà de la contribution fiscale. Certes, l’impôt reste l’acte solidaire le plus concret qui existe : je paie au-delà des services qui me sont promis et pour des personnes que je ne connais pas, qui ne me ressemblent pas, qui ne me remercieront jamais. La redistribution n’est pas seulement une réparation, c’est une adhésion à un modèle où les aléas sont partagés. Et celui qui touche mon voisin peut me frapper demain. Si nous avions affiché ce principe aussi clairement pendant des décennies, le consentement à l’impôt aurait été sûrement plus grand.

La fraternité va au-delà. Elle donne bien plus que de l’argent ou du temps. Elle est une mobilisation individuelle et collective face à l’intolérance, à l’insécurité, à l’injustice, à l’indignité. Elle renvoie à ce qui fonde la République. Pas simplement une société d’êtres égaux et libres, mais une union de citoyens engagés pour s’accepter mutuellement.

François Mitterrand, dans ses derniers vœux aux Français, nous avait adressé une ultime recommandation : « ne dissociez jamais la liberté et l’égalité, ce sont les idéaux difficiles à atteindre, mais qui sont à la base de toute démocratie. » Je la complète ainsi : « ajoutez-y la fraternité et vous réaliserez la promesse républicaine. »

La Fraternité ajoutée en dernier à notre devise, comme si elle était un supplément d’âme, comme la valeur ajoutée quand les deux premières ont été traduites dans les lois. Et si ce n’était pas le bon ordre ! Seule une société fraternelle peut assurer, dans le long terme, l’accomplissement de la République. Les droits formels vont de pair avec le lien qui les rend réels. Commencer par la fraternité, c’est dire que sans elle, la liberté sera toujours le privilège de ceux qui ont les moyens de l’exercer, et l’égalité une revendication qui finit par considérer l’État social comme un système qui traiterait tout le monde pareil sans regarder personne.

Ce que demandent les citoyens – moins d’administration, plus de protection – n’est pas contradictoire. C’est une demande cohérente. Celle d’une République qui commence par le bon bout.

Aujourd’hui, un phénomène ne cesse de prendre de l’ampleur, c’est celui de l’isolement social. Un quart des français déclarent souffrir de solitude. C’est une forme de misère contemporaine qui a pour double effet la détérioration de la santé et l’amplification des inégalités. C’est une douleur d’autant plus forte qu’elle ne peut pas s’exprimer dans une revendication, sauf dans la demande de considération. L’isolement touche toutes les générations et tous les milieux sociaux. Une politique de fraternité aurait donc pour objet de protéger « les relations qui comptent » selon la belle formule de Jean-François Serre, dans tous les espaces de socialisation. Elle exigerait de porter l’ambition associative dans toutes ses dimensions.

125 ans après la loi de 1901 qui a consacré cette contribution libre et volontaire des citoyens, une actualisation est nécessaire. Il ne s’agit pas de redéfinir un cadre juridique, il est robuste, mais de la garantir dans la durée avec un service civique généralisé. Remettre du lien, préférer les relations aux réseaux, ouvrir les institutions, rompre les distances, écrire un récit qui unit et qui rassure, tels sont les formes et les fondements d’une politique de fraternité républicaine.

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